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Incendie de Biebrza, plus grand parc national Polonais: vers une nouvelle banalité?

13 mai 2020
Eve
Eve

L’incendie du parc national de Biebrza en avril 2020 a été l’un des plus graves auxquels la Pologne ait été confrontée et le plus important de l’histoire du parc lui-même. Le feu a couvert une superficie de 5 526 ha. Les scientifiques et naturalistes se demandent si et à quel rythme la nature du parc va renaître? Le monde se pose la même question en regardant les nombreux incendies émergents dans différentes parties de la planète. Les formations végétales australiennes se remettent a peine des derniers feux et la saison sèche approche en Amazonie, annonçant de nouveaux incendies. Ces incendies ne représente qu’un symptôme auxquels nous devrons faire face en raison de l’évolution du changement climatique et de la cupidité d’une élite ne résonnant que via la croissance.

Le parc national de Biebrza

Le plus grand des parcs nationaux polonais, tire son nom de la rivière Biebrza qui le traverse. Presque tout le parcours de Biebrza est situé sur son territoire (environ 155 km). Le parc a été crée en 1993, devenant le plus grand des 23 parcs de Pologne (592,23 km²). Il est situé dans le nord-est du pays. En 1995, il a été inscrit sur la liste des zones humides protégées par la Convention de Ramsar, et en 2010, il a été pleinement inclus dans la liste de zone importante pour la conservation des oiseaux (IBA). Selon l’organisation, le parc national de Biebrza est le lieu de reproduction le plus important d’Europe centrale et occidentale pour certaines espèces menacées telles que Gallinago media, Crex crex, Porzana porzana, Aquila clanga et Chlidonias leucopterus, et est également un site important pour échassiers migrateurs, canards, oies et Grus (datazone.birdlife.org).

Aquila clanga

Dans le parc, les communautés aquatiques, marécageuses et forestières convergent dans les tourbières et les joncs. Formations de mousse avec de nombreuses espèces végétales rares et reliques, par ex. bouleau bas, méritent une attention particulière. Toutes les formations végétales répertoriées abritent un grand nombre d’animaux.

Les oiseaux susmentionnés comptent 271 espèces, dont plus de 180 nichent plus ou moins régulièrement dans le parc. La Paruline aquatique est une espèce unique au monde – un petit oiseau passereau habitant des zones de marais ouverts. Il y en a environ 3 000 dans le parc, soit près de 20% de la population mondiale (birds.info). Le parc national possède également des sites de reproduction isolés pour les espèces boréales ainsi que pour les espèces dont le centre géographique est dans la toundra et la taïga. De plus, pour les semis d’oiseaux nécessitant de vastes zones humides, la région de Biebrza est l’un des sanctuaires les plus importants d’Europe centrale. Cependant, ce n’est pas la fin de la richesse de la faune de ce lieu.

Dans le parc, vous pouvez trouver un grand nombre d’invertébrés (comprenant 700 papillons, 500 coléoptères et 448 araignées), des amphibiens, des reptiles, des poissons et des mammifères. Le parc national de Biebrza est le plus grand sanctuaire d’élans en Pologne avec plus de 400 individus avant incendie.

Chaque année, notamment au printemps, la vallée de Biebrza est visitée par des naturalistes, des ornithologues et des touristes du monde entier.

Les feux de Biebrza

Les incendies du parc national de Biebrza se sont déroulé par intermittence sur une semaine en avril de cette année. Environ 1500 pompiers et soldats ont pris part à l’opération de sauvetage. Dans toute la Pologne, une collecte de fonds pour le matériel nécessaire à la lutte contre le feu a eu lieu, pour un total de plus de 3,5 millions de PLN (~ 770 000 EUR). L’incendie est apparu le 19 avril mais compte tenu de la sécheresse à laquelle la Pologne est confronté, la difficulté pour mener à bien l’opération de sauvetage s’est vue accrue.

L’une des principales craintes lors de l’incendie était la possibilité que la tourbe s’embrase. La combustion de la tourbe aurait pue brûler dans le sol pendant des mois et aurait sans aucun doute eu des conséquences climatiques. En effet, Les tourbières couvrent 3 % de la surface terrestre, mais stockent 2 fois plus de carbone que toutes les forêts réunies. Cependant, le drainage ou le réchauffement du climat provoquent une décomposition et une fonte de la tourbe, suivies du relargage de CO2 et de CH4 dans l’atmosphère (encyclopedie-environnement.org).

L’exemple de la Pologne est un nouvel avertissement pour les autres pays qui peuvent empêcher la tourbe de brûler des zones naturelles précieuses. Il est en effet possible de prévenir ces risque en menant des politiques de restauration des terres et en aménageant les marais dans les zones drainées. Une politique qui aurait évité le feu de tourbe qui a duré 11 jour en 2019 à Revin (ouest france), la réalimentation du marais ayant permis d’arrêter les flammes.

On estime que, depuis environ 200 ans, entre 50 et 75 % des tourbières (et des autres zones humides) ont été détruites ou fortement dégradées en France et dans les pays limitrophes. Les principales causes sont le drainage pour les culture, l’extraction industrielle de tourbe qui détruit totalement l’écosystème, l’ennoiement pour créer des étangs ou des barrages hydroélectriques, le remblaiement par des décharges.

Andrzej Grygoruk, directeur du parc national de Biebrza dans une interview pour gazeta.pl, a déclaré que les élans ont traversé les flammes pour se sauver. Heureusement, le feu n’a pas bougé assez rapidement pour empêcher complètement la plupart des mammifères de s’échapper. Néanmoins, de nombreux wapitis, loups, renards, loutres, castors et lynx vivant dans le parc ont perdu leur habitat. L’incendie a couvert toute la zone centrale du parc, où de nombreux oiseaux protégés menacés d’extinction construisent leurs nids. Cependant, c’est la microfaune qui a le plus souffert, c’est-à-dire les invertébrés et les petits vertébrés comme les campagnols, amphibiens et reptiles qui ne pouvaient pas s’échapper rapidement.

Dans une interview accordée au portail zwierciadło.pl, Artur Wiatr – le chef du Centre de mise en œuvre des actions de protection du parc national de Biebrza a parlé de l’éventuelle accession répétée mais difficile des oiseaux à la reproduction dans le parc. (…) La Paruline aquatique trouvera des cendres pour la nidation puisqu’il faut plusieurs semaines pour que la biomasse fraîche se développe et que de bonnes conditions de vie réapparaissent. (…). Je crains que les oiseaux des zones humides ne restent pas avec nous en nombre comme auparavant. (…) Quant aux arbres, ils ont aussi une chance de renaître, malgré le fait que les troncs ont été tannés – tout dépend de l’endroit où le feu a été et de sa durée. Si le feu ne pénétrait pas dans les racines des arbres, ils devraient se régénérer.

Vers plus de sécheresses et de feux

En Europe

L’incendie a détruit le parc national de Biebrza jusqu’au 26 avril et, selon sa gestion, la surface couverte par l’incendie s’étendait à 5 526 ha.

Image satellite de la zone brulée

La cause la plus probable est l’origine humaine (volontaire ou non ). Bien que mettre le feu aux prairies soit un crime en Pologne,c’est une chose qui reste courante, particulièrement de la part des agriculteurs. En 2019, sur un total de 155 320 incendies enregistrés en Pologne, 55 912 étaient des incendies d’herbe et de friches, soit 36,4% de tous les incendies. Actuellement, les subventions agricoles peuvent être perdues – car selon la législation de l’UE, défricher par le feu est contraire aux bonnes pratiques agricoles.

Les incendie sont des catastrophes pour les écosystèmes. La mort dans la douleurs pour les animaux (y compris la décomposition de la matière organique, l’enrichissement des sols et l’élimination des ravageurs invertébrés), la destruction des habitats, la pollution de l’air. Le feu du parc national de Biebrza est le résultat d’une sécheresse intense en Pologne. L’hiver de cette année a été le plus chaud pour la Pologne depuis le début des mesures vers le milieu du XIXe siècle. Selon les scientifiques polonais, le pays est aux prises avec de faibles niveaux d’eaux, y compris la plus longue rivière, la Vistule et les marais du parc national de Biebrza qui devraient être inondés actuellement. De même, l’humidité du sol reste extrêmement faible, devenant un problème important pour les plantes. La régularité de la sécheresse en Pologne depuis 2018 est causée par le changement climatique (www.climatechangenews.com).

La France n’est pas en reste puisque les chercheurs de météo France montre des modélisation vers une forte sécheresse sur l’ensemble du territoire à l’horizon 2055 dans le scénario le plus optimiste et une augmentation du risque d’incendies de 30 % en 2040 par rapport aux années 1961-2000. A 3 degrés, les sécheresses sévères deviendront quelque chose de banal en Europe. (Naukaoklimacie.pl)

La lutte contre les incendies devra se renforcer bien qu’elle reste pour l’instant efficace. En France, les surfaces brûlées ont diminué depuis 30 ans. Passant de «46.000 hectares en moyenne annuelle ces quarante dernières années à 11.800 hectares au cours de la dernière décennie, calcule le rapport du sénateur Jean- Pierre Voguel. Cela reste une surface tout de même supérieure à la superficie de Paris», précise-t-il.

Pour l’instant, en France, un seul incendie de végétation a dépassé le seuil dit des «mégafeux», de 10.000 hectares. C’était en 1990, dans le Var, à Vidauban, avec 11.580 hectares brûlés et de nombreux dommages : une dizaine de maisons endommagées et 8.000 personnes, des touristes essentiellement, évacuées. En 2003, de grands incendies avaient également éclaté dans le Var et les Alpes-Maritimes.

«Le réchauffement climatique ne fait pas tout, nuance Marc Vermeulen, de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers. Il augmente le risque mais il faut aussi prendre en compte d’autres paramètres. 90% des départs de feu sont liés à l’activité humaine, causés par des actes malveillants, des accidents, ou parce que les zones urbanisées sont trop proches de la végétation.» (reporterre.net)

Dans le monde

Les grands feux de foret deviennent le pain quotidien du monde entier. La saison sèche de l’année dernière s’est avérée extrêmement meurtrière pour les biomes d’Amazonie. Selon l’Institut national brésilien de la recherche spatiale (INPE), le nombre d’incendie a augmenté de 84% par rapport à 2018. Ces feux, résultant notamment d’autres activités comme la déforestation qui couvraient une superficie de 906 000 hectares appartenant au Brésil, à la Bolivie, au Paraguay et au Pérou. Le mois d’août s a également constitué un défi pour les Russes aux prises avec des incendies dans des zones difficiles d’accès de la Sibérie. L’incendie a alors ravagé 3 millions d’hectares, l’équivalent de la Belgique, avec des fumée atteignant les territoires de l’Alaska et du Canada, qui a lui aussi connu des incendies à cette époque.

«Summer of crisis», un rapport du think tank australien Climate Council, est un douloureux résumé des pertes et des conflagrations écologiques qui ont eu lieu depuis juin de l’année dernière. En quelques chiffres: 5.4 million d’hectare brulé, 800 million d’animaux morts, 2439 maisons détruites et un index qualité de l’air à 4650 soit plus de 23 fois un niveau considéré nocif.

Le changement climatique ne contribue pas directement aux feux de forêts et de brousse, mais il les intensifie et augmente leur probabilité d’apparition. L’augmentation des températures, l’air sec et le vent violent favorisent l’émergence des feux de forets. Le manque de précipitations en Pologne pendant plus d’un mois s’est révélé catastrophique pour le pays. La végétation sèche, également sur l’exemple du parc national de Biebrza, rendent les départ de feux plus aisé.

En Australie, le phénomène d’orage sec (peu de pluie, beaucoup de vent et de nombreux éclairs) provoque l’émergence de nouveaux foyers dangereux et simplifie la propagation du feu. Dans le rapport «summer of crisis», nous pouvons lire: «Les conditions chaudes et sèches qui ont alimenté ces incendies continueront de s’aggraver sans une action concertée substantielle pour éliminer rapidement le pétrole et le gaz de houille.» Le problème des émissions anthropiques de dioxyde de carbone conduisant à l’effet de serre peut également être illustré sur la base de l’Amazonie.

Image rassemblant tous les feux de forêts survenus entre le 5 décembre 2019 et le 5 janvier 2020. © Anthony Hearsey, Facebook 
https://www.futura-sciences.com/planete/breves/incendie-non-cette-image-australie-feu-nest-pas-photo-prise-satellite-1741/

Dans un livre écrit par des scientifiques polonais, publié avant le gigantesque incendie dans cette région, intitulé « Science du climat », nous apprenons que la biomasse d’Amazonie (…) stocke 150-200 Gt d’équivalent CO2 dans ses plantes et sols. Cependant, nous ne savons pas quelle quantité de charbon ira dans l’atmosphère. Des études montrent que l’Amazonie s’approche peut-être du point où elle n’absorbera plus de CO2 en raison de saturation en CO2 et de la déforestation.

Aujourd’hui encore, malgré la menace en constante évolution de Covid-19, les forêts du Brésil subissent une déforestation extrêmement intensive, comme l’ont signalé les communautés autochtones. La déforestation en Amazonie brésilienne a augmenté de plus de 50% au cours des trois premiers mois de 2020 par rapport à la même période de trois mois l’année dernière, selon les données satellites préliminaires publiées par le système de surveillance de la déforestation de l’Agence spatiale brésilienne (abcnews.go.com).

Menaces pour la biodiversité

Les incendies ne représentent pas seulement un problème pour la santé humaine et l’économie, c’est avant tout une grave perturbation de la biodiversité par la destruction de la flore indissociablement associée à la destruction de la faune. La conséquence peut être la perturbation, parfois irréversible, des chaînes alimentaires liant les organismes des 5 règnes. Les effets indirects des incendies sont de longue durée et comprennent le stress, la perte d’habitat, de territoires, d’abris et de nourriture. Les incendies peuvent également provoquer le déplacement d’oiseaux et de mammifères territoriaux, ce qui peut perturber l’équilibre local et, à terme, entraîner la perte de la faune (https://www.cbd.int/doc/publications/ cbd-ts-05.pdf).

Les incendies en Australie ont jusqu’à présent touché 800 millions d’animaux. Ce ne sont que des estimations approximatives en raison de l’incapacité de déterminer, entre autres, le nombre de victimes parmi la plupart des organismes inférieurs. (…) 327 espèces de plantes et d’animaux menacées possèdent au moins dix pour cent de leur aire de répartition dans des zones qui ont été brûlées par les feux de brousse. Nous avons tous vus et entendus parlé des koalas, qui, en raison de leurs très faible vitesse de déplacement, ont tendance à grimper au sommet d’un arbre et à s’y enrouler en boule où ils se retrouvent alors piégés (www.theguardian.com).

À son tour, les incendies en Sibérie ont causé des dommages écologiques à la taïga, selon siberiantimes.com, les ours et les renards s’échappant tandis que les petits animaux ont suffoqué dans la fumée. Les experts de Greenpeace attirent l’attention sur le fait que les zones touchées par les incendies (…) abritaient plus de 5 500 zibelines, 300 ours, 2700 chevreuils sauvages et 1 500 wapitis (www.greenpeace.org).

Conclusion

Le changement climatique est le fait de l’augmentation dans l’atmosphère de gaz à effet de serre dont, en tête de liste, le CO2. Il devient impératif de limiter ces émissions pour limiter les dégâts. En effet, le CO2 étant un oxyde, il est chimiquement inerte dans l’atmosphère, ce qui le rend difficile à l’épurer rapidement: il ne peut qu’être absorbé par la biosphère et les océans. Si on arrêtait les émissions de CO2 demain, la moitié du CO2 émis sera toujours présent dans un siècle, c’est un processus est irréversible (voir conférence de Jancovici). Les problème que nous vivons aujourd’hui amplifieront donc même après avoir réduit les rejets: il est nécessaire d’agir le plus vite possible.

On peut aussi noter que le problème soulevé dans notre article sur l’émergence de pandémies partage des solutions commune avec l’émergence d’incendies à savoir une meilleure préservation de l’environnement. Vous pouvez aussi lire nos résumés du rapport Lancet montrant les conséquence et des solutions au changement climatique ici et .

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